L’éducation dans le monde exposée aux crises des marchés financiers et aux bulles spéculatives


 

« Le recours au marché pour financer l’éducation dans le monde expose le monde de l’éducation aux crises et bulles spéculatives », s’alarme Nolwen Henaff, Chargée de Recherche IRD, économiste et membre du CEPED. En compagnie d’autres experts, elle a profité de la Journée d’étude « Financement ou financiarisation du développement » organisée par le GEMDEV à l’Agence Française de Développement pour alerter quant à la démultiplication des investissements privés (volumes et nature des investissements) en éducation.

L’éducation pour tous a un coût

Avec pour seul d’objectif d’atteindre d’ici à 2015 puis d’ici à 2030, l’objectif d’une éducation pour tous, tous les pays du monde, les pays les moins développés en tête, se sont précipités dans une course effrénée à la scolarisation massive. Mais faute de moyens et de ressources adaptés, cette course effrénée s’est soldée par une dégradation du service public qui n’a pas manqué de « faire fuir » les familles du service d’enseignement public et de créer un marché de taille pour les entreprises désireuses de proposer un service privé d’éducation dite de qualité. Et pour ces entreprises ou tout autre investissement privé/hybride en éducation, le succès est au rendez-vous. Le marché est large, croissant, et peu, voire pas régulé.

Le boom des écoles privées

Résultat, les écoles privées inondent désormais le marché, notamment en Afrique.

« L’État n’investit que 3.5% du PIB dans l’éducation. Devant la faiblesse de l’État ont émergé quantité d’acteurs privés, souvent religieux, dans les zones les plus pauvres »,  explique Moctar Diallo, Directeur Aide et Action Guinée. « Ces confréries, ces acteurs religieux dispensent leurs propres enseignements en décalage avec le programme publique, ils fragilisent la cohésion sociale et nationale et pèsent sur l’insertion professionnelle des jeunes ».

Situation similaire au Kenya, où l’on compte aujourd’hui 30% d’écoles privées contre à peine 2% en 1998. « Les bidonvilles sont remplis d’écoles privées, des écoles informelles, non déclarées », explique Sylvain Aubry, Responsable de la Recherche et du Plaidoyer pour le Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights, avant de revenir sur les écoles de Bridge International Academy. « C’est une entreprise qui propose une éducation à moindre coût. Elle compte 405 écoles au Kenya, aucune n’est enregistrée, le niveau y est très bas, les enseignants y sont très peu payés et elles coûtent chères aux familles. Preuve a été faite désormais que ces écoles ne marchent absolument pas et pourtant, elles continuent d’être financées et restent ouvertes ».

Il ne faut pas jeter le bébé avec …

« Il ne faut pas en déduire que les investissements privés sont tous mauvais et qu’il ne faut pas y avoir recours », insiste Sylvain Aubry, « il peut y avoir du privé tant que cela n’a pas d’impact sur les  inégalités/discriminations, tant que cela ne remet pas en cause la gratuité de l’éducation, ni sa nature humaniste, enfin tant que ces écoles privées sont régulées et transparentes ». Or, à l’heure actuelle ce n’est clairement pas le cas. La logique financière a prévalu sur la logique éducative. Peu importe les apprentissages, le niveau, le bien être des enfants ou encore le traitement des enseignants, on s’intéresse avant tout au rendement, on a fait fi de a qualité de l’éducation.

Face à un tel constat, que faire ?

La multiplication des financements, leurs fragmentations exposent de fait l’éducation à des crises majeures : au-delà des risques purement financiers, la multiplication des financements pourrait fragiliser sur le long terme la cohérence des politiques éducatives et rend pour l’heure extrêmement diffus la responsabilité des Etats face à l’éducation. Tout le monde investit, développe, défend une vision de l’éducation mais du reste, plus rien ni personne, pas même les états, ne sont aux commandes du pôle Education. Les modalités d’investissement en matière d’éducation n’étant pas neutres, la régulation des différents investisseurs en matière d’éducation s’impose.

« Il faut se mettre d’accord sur les manières de mesurer l’impact du privé, ajoute Sylvain Aubry. Il faut également repenser le financement de l’enseignement public, trouver une manière d’accroître les financements en taxant par exemple les transactions financières, en luttant contre l’évasion fiscale et la corruption ».

L’aide publique au développement : une solution ?

« L’aide publique au développement à elle seule ne suffira pas à atteindre l’objectif d’une éducation pour tous, poursuit le chargé de recherche Développement Humain Rohen d’Aiglepierre. « Seule 5% de l’APD va à l’éducation, soit à peine le montant de 3 à 4 A380. En Afrique Subsaharienne, cela représente moins de USD 5 par an et par enfant ». « Qui plus est, l’APD ne va pas aujourd’hui vers les pays les plus pauvres, là où il y en a le plus besoin. Les pays donateurs veulent des résultats rapides, or construire un système national d’éducation prend du temps. »

Il faut donc augmenter les financements de l’APD, repenser son ciblage, notamment favoriser les dons et prioriser les pays les moins avancés, mais il faut aussi, souligne l’économiste, accompagner les pays en développement afin de réguler le privé et développer une « mémoire nationale »: recenser tout ce qui a été fait, tout ce qui a marché ou échoué en éducation afin de progresser et de construire des politiques éducatives de plus en plus cohérentes.

Ne pas vendre l’éducation

Pour Carole Coupez, cheffe de file de la Coalition Education, membre du réseau francophone contre la marchandisation de l’éducation, il est impératif de maintenir une société civile qui participe à l’élaboration et au suivi des politiques publiques dès le début. Tout en présentant la mobilisation du réseau francophone contre la marchandisation de l’éducation et l’Appel signé par plus de 400 Organisation de la société civile pour ne pas « vendre l’éducation », elle rappelle que « l’éducation est un bien publique, qu’elle ne peut souffrir aucune spéculation ni marchandisation. Elle est comparable a ce que  Gaël Giraud,  économiste en chef de l’AFD nomme les « Communs »: une ressource, non pas naturelle, mais  culturelle, une chose qui doit être reçue et transmise ». Belle conclusion et beau rappel de la mission de l’éducation dans le monde.