CNESCO – Écrire et rédiger : « L’écriture peine à trouver sa place dans les classes »

Publié dans Documentation,France

Et si apprendre à écrire c’était finalement comme apprendre à conduire. Il ne s’agit pas seulement de connaître le code, de savoir faire un créneau ou de lire une carte routière mais de maîtriser simultanément l’ensemble de ces compétences. Pour rédiger, produire un texte, il faudrait ainsi simultanément maîtriser l’orthographe, la grammaire, la syntaxe et le lexique et savoir, tel un orchestre, jouer de chaque instrument pour être créatif et réaliser une vraie performance. C’est autour de cette métaphore filée que s’est construite la conférence de consensus du CNESCO, consacrée à « Écrire et Rédiger : comment guider les élèves dans leurs apprentissages ? ».

L’écrit, au cœur de la réussite

Les nombreux experts, réunis les 14 et 15 mars sous l’œil d’un jury, ont examiné de près les différents paradoxes qui se cachent derrière cette question. Premier point : l’écrit, que l’on pensait voir disparaître dans les années 1960 au profit de l’audiovisuel, est finalement plus que jamais au cœur des pratiques de la vie quotidienne, tant dans le milieu privé que professionnel. «  L’écrit n’est pas seulement une pratique scolaire, mais un enjeu social, citoyen, un moyen d’acquérir aussi l’esprit critique », a indiqué Nathalie Mons, Présidente du CNESCO, en ouverture de la Conférence. « La maîtrise de l’écrit est donc  fondamental dans la réussite des élèves », a précisé Céline Grancher de l’Université de Bordeaux.  C’est là que le bât blesse. « 4 élèves français sur 10 préfèrent s’abstenir de répondre plutôt que de se lancer dans une rédaction », souligne Nathalie Mons. « Dans une dictée de 67 mots, ils font en moyenne 18 erreurs aujourd’hui, contre 10.6 en 1987 ».  Alors comment expliquer que les jeunes français se soient à ce point détournés de l’écrit ?

Les pratiques modernes ont modifié le rapport à l’écrit

« Les pratiques modernes ont modifié le rapport à l’écrit scolaire. 1/3 des collégiens écrivent plus de 100 sms par jour : ils sont dans la rapidité, la simultanéité, l’éphémère, ils ne sont pas dans la production d’écrits longs, scolaires et réflexifs », souligne Sylvie Plane de l’Université Paris-Sorbonne. Ce changement de pratique ne manque pas de se traduire dans les différentes évaluations du système éducatif français et dans le niveau des élèves, même si, comme le souligne Sandra Andreu de la Depp, les études en matières de production d’écrits, tant au niveau national qu’au niveau international, manquent grandement. « On constate une baisse globale des compétences orthographiques depuis 20 ans. Nous pouvons conclure que les performances des élèves français sont très modestes, qu’il y a des différences notables entre les milieux sociaux et entre filles et garçons. »

Comment améliorer l’écrit? 

Alors que faire devant ce constat ? « Il y a urgence, il faut y faire face », a martelé Catherine Brissaud, co-Présidente de la Conférence et professeur à l’Université de Grenoble Alpes. « Il y a bel et bien une prise de conscience de l’importance de l’écrit dans tous les pays. On sait que cela mériterait davantage d’attention, de travail, peut-être parce que l’on est de plus en plus obligé de rédiger », confirme Michel Fayol, Co-Président de la Conférence et professeur émérite en psychologie et en sciences de l’éducation de l’Université Clermont-Auvergne.

Dans les programmes, mais pas forcément dans les classes

En France, les programmes scolaires de 2015 mettent bien davantage l’accent sur la production d’écrit. Cependant, « l’écriture peine à trouver sa place dans la classe. Les enseignants ont du mal à écrire long. Ils trouvent cela chronophage et peu motivant. Eux-mêmes ne se sentent pas experts, ils ont du mal à définir des objectifs d’apprentissage et de progression », souligne Anne Vibert, Inspectrice de l’Éducation nationale. Difficile en effet pour les enseignants de consacrer du temps à de la rédaction en dehors des fins de séquences prévues pour corriger et évaluer des points de grammaire ou de lexique, difficile également de trouver le temps de corriger 25, voire plus de 30 textes longs et puis comment les évaluer ? Et quelles postures adopter par rapport à ces textes ? Faut-il corriger les fautes d’orthographe et de syntaxe au risque de brimer l’expression et la créativité de l’élève ? Faut-il annoter son écrit ? L’inciter à retravailler son texte, à trouver par lui-même de nouvelles formulations ou idées pour enrichir son texte ? Autant d’indications qui pour l’heure manquent encore cruellement et sont laissés à l’expérimentation de chaque enseignant.

La production d’écrit : point de rencontre entre chercheurs et enseignants

En parallèle, la recherche sur le sujet avance : « on sait désormais qu’un enfant doit être confronté un minimum de 7 fois à 1 mot pour qu’il soit en mesure de le relire seul. Dès que l’unité est en mémoire, elle devrait pouvoir être écrite, mais écrire nécessite de mobiliser des connaissances, d’activer les bonnes représentations et cela est beaucoup plus compliqué que de simplement reconnaître l’unité en la lisant» explique Bernard Lété de l’université Lyon 2. Ce n’est de fait pas un hasard si le mot que retiennent le mieux les élèves, celui qui est réécrit sans erreur, c’est le mot « dictée », un mot réécrit des milliers de fois tout au long du parcours scolaire.

Écrire ne s’apprend pas en 1 jour

Preuve a donc été faite qu’écrire, savoir écrire, ne s’apprenait pas en 1 jour, qu’il fallait du temps et de la pratique, du tâtonnement de manière très régulière, très fréquente tel un musicien « qui répète sa musique en contexte et, comme des gammes, hors contexte » souligne Denis Alamargot de l’université Paris-Est Créteil, qui recommande de faire de la « rédaction approchée », d’entraîner les enfants à « écrire des textes courts de manière régulière et sur des périodes longues afin d’automatiser les process les plus basiques (orthographe, syntaxe…) pour libérer davantage de ressources cognitives pour  la création et le développement de stratégies d’écriture ».  Francis Grossman de l’université de Grenoble Alpes met lui l’accent sur « la reformulation, sur l’importance d’inviter les enfants à dire par d’autres mots ce qu’ils ont écrit une première fois, tout en sachant qu’ils n’y parviendront jamais justement parce qu’ils utilisent d’autres mots ».

Priorité: revoir la formation des enseignants

Mais le véritable point sur lequel experts, chercheurs et enseignants tombent d’accord, c’est la nécessité de revoir au plus vite la formation (initiale et continue) des enseignants, indispensable pour pouvoir accompagner les élèves dans cette production d’écrit. « Faire des recommandations qui ne prendraient pas en compte la formation des professeurs n’aurait aucun intérêt et ne ferait pas avancer le schmilblick », a insisté Jean-Paul Bronckart, Président du Jury. Ce dernier, composé de chercheurs, d’enseignants et d’étudiants, a désormais jusqu’au 11 avril pour élaborer des propositions qui permettront d’améliorer la production d’écrit en environnement scolaire. Parmi les recommandations attendues : des clarifications de l’enseignement de l’écrit (notions, dimensions), et les dispositifs à mettre en place pour enseigner l’écrit.  Verdict le 11 avril.