Inde : suite au décès de six migrants séquestrés, Aide et Action interpelle le gouvernement


Aide et Action travaille depuis plus de 10 ans sur la thématique des migrants et de l’esclavage moderne en Inde. Elle demande aujourd’hui le renforcement et l’application des lois pour encadrer et protéger les travailleurs migrants.

6 migrants séquestrés meurent dans un incendie

Le vendredi 30 décembre, six migrants travailleurs ont péri à Pune, en Inde, dans l’incendie d’une boulangerie. Ces derniers ont été surpris par le feu, probablement dû à un court-circuit, alors qu’ils dormaient à l’étage de la boulangerie. Les six travailleurs y avaient été séquestrés par leur employeur pour produire nuit et jour gâteaux et pâtisseries dans ce commerce illégal. Les autorités ont affirmé que les migrants étaient décédés de suffocations et de brûlures. Le propriétaire du bâtiment a, lui, été inculpé d’homicide et de séquestration.

60 millions de migrants, citoyens de seconde zone

Plus de 90% de la force ouvrière indienne, soit 400 millions de personnes, travaillent aujourd’hui dans le secteur de l’économie informelle. Parmi eux, il faut compter 60 millions de migrants. Chaque année, ils quittent leurs villages d’origine pour les grandes centres urbains, notamment en Andhra Pradesh et en Odisha. Ils partent pour trouver de nouveaux moyens de subsistance dans les fermes, les usines ou sur les sites de construction. Ils sont généralement recrutés par des agents de recrutement.

En échange de « grosses sommes d’argent » (environ  20 000 roupies, soit l’équivalent de USD 300), les agents de recrutement  les envoient travailler pour des propriétaires sans vergogne. Privés de leurs familles, de soins, d’argent, de conditions de vie décentes, les migrants travaillent à longueur de journée. Les plus « chanceux » d’entre eux gagnent environ 4 à 6 dollars pour 10 000 briques fabriquées. Cela implique une moyenne de 700 000 briques fabriquées pour  rembourser leurs prêts. Rares sont ceux qui atteignent un tel nombre de briques.

18 millions d’esclaves en Inde

Le prêt n’est bien sûr jamais formalisé, ni rédigé. Le manque de document officiel contribue largement à la multiplication de cas de « travail forcé » ou « d’esclavage ». Les populations, privées de moyens financiers et sans existence légale (perte ou inexistence de papiers légaux), sont en effet entièrement soumises au libre-arbitre de leurs nouveaux patrons. On estime aujourd’hui le nombre de travailleurs forcés à près de 18 millions en Inde. Soit la moitié des esclaves modernes qui sont comptabilisés dans le monde.

Aide et Action demande l’application d’une loi pour encadrer les migrants

De nombreuses actions ont été mises en place à l’initiative d’ONG comme Aide et Action pour accompagner les migrants et améliorer leurs conditions de travail et de vie : construction de logements, création d’écoles pour les enfants, ouverture de centres de soins*…. Toutefois, l’association regrette qu’il manque encore une réelle intervention de l’État pour réguler ce secteur de l’économie informelle.

C’est pourquoi Aide et Action demande aujourd’hui une loi pour encadrer les déplacements de populations. Celle-ci assurerait l’identification et l’enregistrement des lieux de départs et d’arrivée des migrants. « Cela permettrait de suivre leurs déplacements et de pouvoir prévenir les familles en cas de problèmes », assure Umi Daniel, Responsable Migration pour Aide et Action Asie du Sud.

Dans le cas de l’incendie de Pune, ni le gouvernement, ni l’employeur n’avaient les adresses originelles des travailleurs. Leurs proches n’ont été prévenus que grâce aux autres travailleurs qui avaient migré avec eux.

Stopper l’esclavage moderne

La création en Inde d’un salaire minimum obligatoire permettrait de prévenir le travail forcé pour des salaires de misère. La mise en place d’une assurance qui garantirait une compensation aux familles en cas d’accident du salarié serait également plus que nécessaire pour réduire le nombre de cas de travail forcé. Mais pour l’heure, rien ne laisse présager de tels bouleversements du système. L’État a bel et bien tenté de légiférer en exigeant que les agents de recrutement s’identifient auprès du service public et en leur attribuant un nombre maximal de travailleurs migrants recrutés. Mais la loi n’est guère respectée. Et elle n’empêche pas un véritable décollage de cette économie parallèle.

Le travail forcé: un pilier de l’économie

Force est de constater que les migrations comme le travail forcé sont tellement développés en Inde, qu’ils représentent désormais un véritable pilier de l’économie. Les trafics de populations et leurs exploitations généreraient en moyenne près de 150 milliards de dollars par an dans le pays. De quoi attirer bon nombre de populations, tant comme travailleurs que comme agents de recrutement. L’État a mis en place des aides publiques pour les populations les plus démunies. Mais force est d’admettre qu’elles ne parviennent que rarement dans les villages les plus reculés.  Le travail forcé est donc l’unique recours des plus démunis. Mais, il fait également vivre toute une partie des villages en proie à la pauvreté. «  Si les migrations venaient à cesser complètement aujourd’hui, assure Umi Daniel, les gens n’auraient aucun autre recours que le vol et le crime pour survivre ».

*Le 19 avril 2013, des représentants de l’ONG Aide et Action, soutenus par les autorités de l’Andhra Pradesh, ont libéré 87 travailleurs migrants indiens, dont 18 enfants. Tous étaient mis de force au travail, battus, affamés. Certains depuis quelques mois seulement, d’autres depuis plus de 20 ans. Plus d’infos sur  le site du Crédit Coopératif.

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