Aide et Action : Les « quartiers pourris » ne sont pas responsables de l’échec scolaire


« Si la France n’est pas 1ère au test PISA, c’est en raison de son système éducatif totalement inadapté. En aucun cas de la faute des quartiers pourris visés par M. Luc Ferry », déclare Charles-Emmanuel Ballanger, Directeur d’Aide et Action France, en réponse aux propos tenus par l’ancien ministre de l’Education nationale et philosophe Luc Ferry. Sur la chaîne d’information BFMTV, celui-ci a en effet déclaré dimanche 19 novembre  que « si la France n’était pas première au test Pisa,  c’était de la faute des 15% de quartiers pourris que compte le pays, avec des établissements dans lesquels il y a 98 nationalités, [où l’]on n’arrive pas à faire cours. »

Des accusations simplistes contre les banlieues

« Si pour M. Ferry, l’objectif de la France est de devenir n°1 au test PISA, il se trompe lourdement. Son objectif prioritaire devrait être d’offrir une éducation de qualité aux enfants de toutes origines et de tous milieux afin qu’ils puissent y construire un savoir, apprendre un métier et des valeurs citoyennes tel que le respect, la tolérance, la solidarité et le vivre-ensemble. Pour l’heure, nous en sommes très loin » s’insurge Charles-Emmanuel Ballanger. « Ces « quartiers pourris » auquel il est fait référence sont le produit de 20 années de politiques urbaines et sociales totalement inadaptées, sans aucune stratégie de mixité sociale .  S’y concentrent aujourd’hui  toutes les inégalités sociales, économiques et culturelles. Il y vit des populations hétérogènes, aux nationalités, cultures et religions différentes et souvent en grande précarité. De cette multi-culturalité et de cette précarité non accompagnées  découlent  de nombreux problèmes – racisme, intolérance, violence-  auxquels la société française n’a pour l’heure pas su trouver de réponse. Alors comment l’école, seule et non-outillée, pourrait-elle y faire face? » s’interroge le Directeur d’Aide et Action France.

Un système éducatif inefficace et à revoir

Pour Aide et Action, qui intervient  avec succès dans les quartiers difficiles de France depuis 2007, il est urgent de revoir la carte scolaire, qui ne cesse de favoriser la ségrégation sociale. A cela s’ajoute une nécessaire réforme de la pédagogique et des modalités d’enseignements. « On ne peut pas enseigner aujourd’hui comme il y a 50 ans alors que tous les enfants ont désormais un accès continu au savoir ? «  martèle Charles-Emmanuel Ballanger. Pour Aide et Action, il est indispensable de repenser la pédagogie à la lumière de l’évolution de la société, de favoriser d’autres techniques d’apprentissage, de développer le travail en mode projet et l’apprentissage par les pairs pour que les élèves les plus doués aident leurs camarades, leur expliquent avec leurs propres mots les cours  et que les enfants apprennent ainsi les uns des autres.

Doter les enseignants d’outils adaptés pour enseigner en banlieue

Même réforme nécessaire du côté de la formation des enseignants. Pour Charles-Emmanuel Ballanger, « on envoie aujourd’hui dans les banlieues les professeurs les plus jeunes sans les doter d’une formation particulière ? Comment pourraient-ils réussir s’ils ne sont pas outillés ? On n’apprend pas à une classe en milieu rural,  comme on apprend à une classe de grande banlieue où se mêlent des dizaines de nationalités. Il est temps de proposer aux enseignants volontaires des formations adéquates, de les former aux pratiques pédagogiques adaptées aux élèves en difficulté pour leur permettre de travailler efficacement et d’appréhender correctement le multiculturalisme afin d’en faire une richesses plutôt qu’un problème »

L’école française doit s’ouvrir au monde

Mais l’école française, estime Aide et Action, ne sera à même de remplir son contrat que si elle est capable de s’ouvrir sur le monde. « A l’heure actuelle, elle est beaucoup trop cloisonnée. Les parents en sont souvent exclus, notamment les parents  étrangers qui ne parlent pas notre langue et qui ne comprennent pas notre système », explique Mahfou Diouf, Responsable de la Mission Educative Aide et Action France.

Suite aux émeutes qu’avait connu Villiers-le-Bel en 2007,  Aide et Action avait proposé à l’équipe pédagogique d’une école élémentaire de la ville, qui rassemblait alors 88 nationalités différentes, de travailler sur un projet d’école qui favorisait la participation de tous les acteurs de la ville : à savoir les parents d’élèves, les jeunes mais aussi les associations, les acteurs de quartiers, la municipalité… Ce travail coopératif mené avec les enfants et l’ensemble des acteurs de la ville sur plusieurs années a permis de fédérer tous les acteurs autour d’un objectif commun  et d’améliorer le vivre – ensemble au sein de l’établissement. Une vraie réussite pour l’association qui, depuis, propose aux écoles qui le souhaitent un accompagnement au projet d’école afin de faire de la différence et de l’interculturalité une force et une opportunité d’apprentissages et de découverte de l’Autre.

En Conclusion

Il est plus que regrettable que de tels propos soient encore tenus aujourd’hui par un responsable politique ayant occupé les plus hautes fonctions au ministère de l’Education Nationale alors que de nombreuses expériences réussies existent en France portées par des associations ou des chefs d’établissements novateurs et courageux. Il suffirait que le ministère qui en a les moyens fasse une cartographie de ces initiatives, et expériences réussies, se donne les moyens de les structurer et de les développer en formant enseignants et élus et en dégageant des financements spécifiques. Mais pour cela il faut un peu de clairvoyance, une bonne compréhension des problématiques, du courage politique, et une vision à long terme. Tout ce qui semble manquer à Monsieur Ferry.